[22.03.2017] En cette année de 20 ans de Festival, Maryse Fuhrmann nous propose de revenir sur la création de l'Opéra Décentralisé Neuchâtel (ODN) et des Jardins Musicaux. Deuxième partie.

Vous êtes donc devenue luthière. Et vous rencontrez Valentin Reymond.

Comme je le disais (voir la première partie: «D’une certaine façon, le théâtre m’a éduquée!»), le métier de luthier me permet de sortir du statut d’ouvrière et d’assumer une place dans la vie sociale et artistique. Mais le théâtre reste une passion et la rencontre en 1980, à mon atelier de lutherie, avec Valentin Reymond, violoncelliste et chef d’orchestre, débouche sur un projet un peu fou, l’Opéra Décentralisé qui réunit nos différentes aspirations et devient une sorte de trait d’union entre le théâtre et la musique, une complémentarité qui n’a cessé d’enrichir notre complicité.

En quoi cette complémentarité est-elle prolifique ?

La nécessité pour Valentin de confronter son talent au métier a été décisive pour la mise en œuvre d’un tel projet. A Neuchâtel, jamais un opéra n’avait été présenté; nous nous lançons sans moyens avec un soutien très modeste de la ville de Neuchâtel... A l’issue des représentations de ce premier spectacle, nous devons vendre un des violoncelles de Valentin pour boucler le budget!

C'est à la fois un départ et la difficulté de se confronter à la réalité. Comment faire pour ne pas tuer ses rêves ?

Ce premier pas oriente la suite, permet d’envisager le rêve et les risques inhérents à nos projets. Dès lors, nous prenons la mesure de nos ambitions artistiques dans le contexte social et économique de notre région que nous saisissons paradoxalement comme un atout. Les réalisations scéniques de l’Opéra Décentralisé, volontairement distancées du «grand répertoire classique» sont construites sur l’intérêt à la fois du livret et de la musique, sur les ressources dramatiques et la possibilité de distribuer (casting) avec une grande exigence sans faire appel à des «stars». Nous souhaitions sortir de cette tradition, liée à l’audimat, qui offre aux publics du monde entier, systématiquement, les mêmes chefs-d’œuvre des XVIIIe et XIXe siècles!

Faire comme les «autres», cela ne pouvait pas vous convenir ?

Ici, les institutions qui les programment sont à moins de cent kilomètres les unes des autres... Quelles seraient nos motivations pour imiter ces «maisons», de plus, avec des moyens trop limités pour engager les grands interprètes d’aujourd’hui pour ces ouvrages? L’originalité du choix d’une œuvre moins connue, qui reflète notre époque dans son écriture, dans sa forme et son sujet nous met devant une responsabilité artistique particulière. Si notre démarche est convaincante, sa réalisation et la distribution mettra en valeur sa force, lui donnera une place au sein d’un nouveau répertoire. On choisira tel ou tel interprète en fonction de plusieurs critères: une très belle voix n’est pas un critère en soi; elle n’est pas à même, seule, de favoriser la singularité d’un personnage.

orestie

L’orestie d’Eschyle; Les Chéphores.
M.en sc. F.Rochaix, ; scén. R.Dahlstrom

 

Un exemple ?

L’intelligence du style de l’œuvre, la capacité physique et mentale de l’interprète d’incarner, par exemple, la folie - Huit chansons pour un roi fou – sont à l’origine de l’expressivité qui, bien sûr, avec le talent du metteur en scène, donnera toute sa valeur au spectacle. Nos premiers succès... Le Viol de Lucrèce suivi de Albert Herring (inspiré du Rosier de Madame Husson de Maupassant). Deux opéras de chambre de Benjamin Britten.

Le succès arrive, comment le gérez-vous ?

Distribuer est un acte créatif, un moment fort, le premier qui exprime un point de vue concret sur l’œuvre. Valentin et moi y avons investi toute notre énergie et trouvé là, très vite, un accord particulier de nos sensibilités. Pour ces premières réalisations, nous avons consacré chaque fois plus d’un an à trouver les interprètes de l’œuvre; lorsque nous hésitions, à l’audition d’un chanteur, nous renoncions et cherchions encore... C’est probablement pour cette raison que ces deux premières réalisations ont déjà la marque de la «maison». Les interprètes étaient extraordinaires!

Cette «marque de fabrique» est là, mais tout est encore artisanal. Il fallait faire un pas de plus ?

Plusieurs théâtres, de façon inattendue, ont programmé ces deux spectacles que nous avons joués maintes fois en Suisse romande et en Suisse allemande. Le succès de ces tournées, la découverte pour le public d’œuvres lyriques avec une dimension théâtrale forte a ouvert une voie qui correspondait à nos souhaits et se différenciait des programmations habituelles des «maisons d’opéra». L’Opéra Décentralisé était né!

Lire la suite: «La Grange était apparemment banale, nous l'avons apprivoisée.»

Submit to FacebookSubmit to Google BookmarksSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn