[15.03.2017] En cette année de 20 ans de Festival, Maryse Fuhrmann nous propose de revenir sur la création de l'Opéra Décentralisé Neuchâtel (ODN) et des Jardins Musicaux.

L'ODN est la structure qui produit le festival des Jadins Musicaux. Comment est-elle née ?

A Neuchâtel, nous avons commencé par combattre l’exclusivité des tournées Karsenty – spectacles programmés par une agence française, souvent des comédies avec une star - et les spectacles au Théâtre de la ville sous l’égide des Affaires culturelles, prennent peu à peu une autre orientation. Le Théâtre de Poche devient un lieu de créations modeste et génère les premières rencontres fructueuses avec de futurs grands metteurs en scène et interprètes. J’ai eu la chance dans les différentes disciplines que j’ai abordées, de voir, d’entendre, de rencontrer - puis de travailler avec - des artistes de talent qui ont, presque à mon insu, posé plus tard, la trame de nos ambitions artistiques. Qu’il s’agisse du grand violoniste, Arthur Grumiaux - dont j’ai été la luthière durant les dix dernières années de sa vie – de la découverte et du suivi puis de l’amitié de Georges Lavaudant, Laurent Terzieff, Jean Bouise, André Marcon, Ariel Garcia Valdès, tous générateurs d’invention, de ressources inouïes, d’une maîtrise technique de leur art ouverte à l’imaginaire.

L'amitié profonde pour les interprètes est un le principal moteur ?

Chez l’interprète, ce qui m’a toujours fascinée, c’est le potentiel, quel que soit son «pédigrée» ! C’est cette attitude qui a présidé à ma collaboration en tant qu’expert dans les divisons théâtre, musique et danse à la Fondation Pro Helvetia dès 1989; durant 12 ans, j’ai visionné près de 100 spectacles par an, avec quelques vraies découvertes de talents.

Charles Jonhson dans 8 Songs for a Mad KIng

Charles Jonhson dans 8 Songs for a Mad KIng de Maxwell-Davies
m.e.s. F. Rochaix, scén. J.-C. Maret, dir. mus. V. Reymond

«Combattre l'exclusivité», «dévoiler le potentiel», on sent l'art comme un épanouissement. Pourquoi cette nécessité ?

Rétrospectivement, j’y vois un désir profond, mais inconscient, de mettre en jeu ou de donner sa place à une période de ma vie où l’isolement social m’a, paradoxalement, construite. Lorsque j’ai trois ans, ma mère se remarie avec un jardinier ; anglaise, elle avait un fort accent. Beaucoup de monde vit alors d’un petit lopin de terre appelé le Grand Ruau. Le grand-père, Elie, ses deux fils et leurs famille, six ouvriers – quatre saisonniers, italiens du sud, illettrés, un Suisse bègue et myope et un Alsacien sourd-muet. Les contacts avec l’extérieur se limitent aux marchés et aux livraisons. Le grand-père était salutiste ; il avait fait peindre sur le toit de la maison «Êtes-vous sauvés du péché?» Au début de chaque repas, le grand-père ouvrait sa Bible et lisait un verset ; nous étions une quinzaine à table ; lui, mangeait frugalement ; dès qu’il avait terminé, il attendait que tous arrivent à la dernière fourchetée et lisait encore un verset. Puis il se levait et repartait au travail avec ses gros souliers et la touffe de raffia qui pendait à sa ceinture; tout le monde suivait.

C'est dans ce terreau rude et taiseux que nait la passion de l'expression scénique ?

J’ai grandi dans un environnement terrien et pauvre avec des personnes qui se côtoyaient au travail comme au repos sans beaucoup communiquer, sauf à propos du temps, des saisons qui déterminaient le cours des journées. Je n’allais presque pas à l’école, personne ne s’en inquiétait, il fallait s’occuper « des petits ».Nous vivions quasi en autarcie, j’étais associée aux travaux de l’exploitation. J’avais le temps d’observer, en vivant au milieu de types si divers, de deviner leurs états d’âme à leur démarche, à leurs gestes, au timbre de leur voix, à leurs silences même. Beaucoup de moments se sont quasi imprimés dans ma peau, des moments dont le théâtre s’est fait plus tard le miroir.

Et à quel moment toutes ces patientes observations sont-elles ressorties ?

Le théâtre a pris la place de l’école, de la culture bourgeoise. Il m’a donné à découvrir les mécanismes de nos sociétés, les expressions du pouvoir, de la vanité, les rapports de force, mais aussi les ressources de l’homme en imagination, en drôlerie. D’une certaine façon, le théâtre m’a éduquée, il a secoué le potentiel analytique qui avait trouvé ses racines dans la microsociété où j’ai grandi.

Une première expérience précise ?

La guerre d’Algérie et son cortège de chocs: la mort en Algérie, à 20 ans, du premier compagnon, puis, plus tard, les contacts avec les jeunes déserteurs français alourdissent le baguage émotionnel. Cette part d’évènements marquant l’adolescence, oriente les premières approches théâtrales. Porté par la force poétique du montage réalisé en équipe, avec Bernard Bengloan à Peseux, dans le petit local du château, le spectacle Poèmes en guerre fait front. Puis, l’équipe s’installera à Neuchâtel fondant le Théâtre de Poche qui deviendra Centre Culturel Neuchâtelois.

Des découvertes de l'adolescence à l'ODN, que se passe-t-il ?

A partir de 1958, je travaille en usine. Le dimanche, nous allons à plusieurs, dans une vieille voiture, jusqu’à Villeurbanne (Lyon) vivre la décentralisation initiée par Malraux et si bien concrétisée par Roger Planchon et ses merveilleux comédiens. Leurs conditions de travail sont modestes ; leur talent immense et leur ferveur intacte. Ils drainent un nouveau public de cette cité ouvrière, dans un bâtiment municipal qui réunit divers locaux, une piscine et une salle de théâtre qui sent fort le chlore. L’apprentissage, à vingt-six ans, du métier de luthier, me permet de sortir du statut d’ouvrière et d’assumer une place dans la vie sociale et artistique.

Lire la suite: «L’Opéra Décentralisé était né!»

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