[23.02.2017] Nous continuons notre découverte de Britten avec Valentin Reymond, directeur artistique des Jardins Musicaux. Première partie: Britten: le père tutélaire des Jardins Musicaux.

Nous avons compris le lien si particulier que les Jardins Musicaux entretiennent avec la trajectoire personnelle et artistique de Britten. Une œuvre de Britten particulièrement marquante?

L’œuvre de Britten est importante et variée. Ses dix-sept opéras font aujourd’hui date, comme autant de chefs-d’œuvre. Dans sa production religieuse, une œuvre est particulièrement marquante, le War requiem (Requiem de guerre). Cet oratorio spectaculaire est beaucoup joué en Grange Bretagne; il l’est moins chez nous. Dédié à quatre soldats, nommés mais inconnus, tombés durant la guerre, il requiert un effectif important: un très grand chœur, un chœur d’enfants, trois solistes, un orgue et deux orchestres. Britten l’a écrit, pour l’inauguration, en 1962, de la Cathédrale de Coventry reconstruite après le bombardement de sinistre mémoire.

A la fois œuvre de réconciliation et de méditation contre la guerre, écrite en latin et en anglais (mêlant des textes liturgiques à la poésie de Owen), elle s’adresse à chacun, quelle que soit son origine, sa religion ou la couleur de sa peau. Trois chanteurs, anglais, russe et allemand, furent les solistes que Britten a souhaités pour la création: son compagnon le ténor Peter Pears, l’épouse de son ami Rostropovitch la soprano Galina Vishneskaya et l’immense baryton Dietrich Fischer-Dieskau qu’il accompagnait souvent dans des récitals de lieder. L’enregistrement avec la distribution de la création existe; il est très beau.

20 ans de Jardins Musicaux, c'est l'occasion de faire appel à sa mémoire. Un moment singulier où Britten a été joué?

Dans la Sérénade pour ténor, cor et orchestre, le cor joue, par moments, depuis les coulisses. Dans la première Grange que nous avions investie, les coulisses côtoyaient l’écurie des vaches sous la scène. Dans une sorte d’unité étrange, le cor de Gregory Cass s’est alors mêlée aux effluves venues du foin et des animaux. Il s’est dégagé de ce moment quelque chose d’à la fois burlesque et très juste.

Les Jardins Musicaux sont spécialistes des «associations de compositeurs». Avec qui Britten a-t-il formé un bel accord?

Britten était très ami avec Dmitri Schostakovitch. Ils avaient développé une grande complicité et se comprenaient, artistiquement et humainement. Unir ces deux compositeurs dans un même programme fonctionne souvent très bien. Nous avons par exemple associé de façon heureuse le Nocturne avec le 1er Concerto pour violoncelle du compositeur russe ou la suite du Nez avec le Concerto pour violon de Britten).

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Bernard Richter chante le Nocturne avec l’Orchestre des Jardins Musicaux

C'est intéressant de vous entendre... mais on aimerait aussi entendre Britten. Par quelle œuvre faut-il commencer pour découvrir ce compositeur?

Les Variations sur un thème Purcell (appelées aussi The Young Person’s Guide to the Orchestra) est une œuvre tout public, très populaire qui présente tous les instruments de l’orchestre. La pédagogie par l’oreille, sans discours.

Bien sûr, la découverte d’une musique ne se fait jamais aussi bien qu’en direct, au concert.

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Variations sur un thème Purcell - Jardins Musicaux – Orchestre National de Lituanie – Direction Valentin Reymond

Existe-t-il une clé de lecture pour comprendre ce qu'il a à nous dire?

Trois thématiques sont omniprésentes dans l’œuvre de Britten. La première, c'est celle de l’outsider, le rejeté, l’être isolé. Une situation que Britten a lui-même vécue, puisqu’il a très tôt revendiqué sa relation avec le ténor Peter Pears dans une Angleterre puritaine qui rejetait violemment l’homosexualité. L’obsession de «l’être isolé» emprunte chez lui de nombreuses figures; ce sera tour à tour Lucrèce, violée par Tarquin le Superbe et dont le suicide provoque la fin de la royauté romaine au 5e siècle avant J.C.; Peter Grimes, fort caractère, jalousé dans son village parce qu’il est le meilleur pêcheur et lui aussi poussé au suicide); Albert, le fils d’une épicière, un peu demeuré et couronné «roi de mai» faute de candidates acceptables dans Albert Herring; Owen, dernier rejeton d’une famille de militaire qui décide de faire de l’objection de conscience dans Owen Wingrave et encore Elisabeth Ire dans Gloriana, la Gouvernante dans le Tour d’écrou, Aschenbach dans Mort à Venise ou Billy le marin qui bégaye lorsqu’il est ému.

On sent une démarche militante chez Britten. Est-ce aussi vrai dans une autre thématique?

Oui, Britten fut un pacifiste militant. A côté du War requiem, mentionné plus haut, plusieurs œuvres en témoignent, de Owen Wingrave, une protestation contre la guerre du Viêt-Nam, à Billy Budd, un réquisitoire contre les lois martiales. Encore plus directe et significative, la Sinfonia da Requiem, représente une autre œuvre digne d’être une «première découverte du compositeur». En 1940, l’Empereur du Japon passe commande à divers compositeurs occidentaux (dont Britten et Richard Strauss) pour célébrer le 2600e anniversaire de l’Empire. Britten a alors 26 ans, il s’est réfugié aux Etats-Unis et il a en horreur le militarisme japonais de l’époque. Il écrit aussitôt un formidable cri de protestation, la Sinfonia da requiem. Sans passer par les canaux officiels des ambassades, il envoie sa partition au Japon. Incident diplomatique devant l’insulte (nous sommes quelques mois avant Pearl-Harbor), le manuscrit est renvoyé à son auteur... et l’œuvre sera créée au Carnegie Hall de New-York le 29 mars 1941. Le compositeur la dirigera lui-même au Japon en 1956.

Et finalement?

Je dirais la mer. Personne n'échappe totalement à la géographie. Insulaire, l’anglais vit avec la mer. Les compositeurs invités sont aussi tombés sous le charme (ou le trouble) comme Mendelssohn dans les Hébrides. Chez Britten les éléments marins et leurs fortes présences sont récurrents (pas seulement dans les Interludes de Peter Grimes ou dans les scènes de batailles navales de Billy Budd), et on a le sentiment qu’il faut avoir vu et vécu ces forces de la nature avant de jouer sa musique...

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